La genèse des mots « blockchain » et « Bitcoin » : retour aux sources.

Au début du XXIe siècle, deux termes autrefois ésotériques sont entrés dans le vocabulaire courant : blockchain et Bitcoin. On les voit à la une des journaux économiques, dans les discours des entrepreneurs technophiles, et même dans les débats politiques.
L’adoption des termes « blockchain » et « Bitcoin » a varié selon les régions et les cultures, reflétant des dynamiques géopolitiques spécifiques. Dans les pays anglophones, ces termes ont été intégrés tels quels, facilitant une adoption rapide grâce à l’absence de barrière linguistique. En revanche, dans les pays non anglophones, des traductions ou adaptations ont été nécessaires. Par exemple, en France, le terme « blockchain » est souvent traduit par « chaîne de blocs », bien que l’anglicisme reste couramment utilisé et cette dualité terminologique peut influencer la perception et l’adoption de la technologie.
Mais d’où viennent ces mots ? Comment ont-ils émergé, et que racontent-ils de l’histoire technique et idéologique dont ils sont issus ? Pour le savoir, il faut remonter plusieurs décennies en arrière, bien avant la folie des cryptomonnaies, jusqu’aux racines de la cryptographie moderne et des mouvements cyberpunk.
C’est l’histoire d’une évolution linguistique et technologique : celle du concept de chaîne de blocs — devenu blockchain — et du choix du nom Bitcoin pour la première cryptomonnaie décentralisée. Entre idéaux libertaires, trouvailles de scientifiques et coups de génie marketing involontaires, embarquons pour un voyage chronologique aux origines de ces termes révolutionnaires.
L’idée de sécuriser des informations par une chaîne d’éléments liés entre eux ne date pas de Bitcoin. Dès la fin des années 1970, des chercheurs jettent les bases de ce qui deviendra la blockchain. En 1976, Whitfield Diffie et Martin Hellman posent les bases du chiffrement asymétrique, permettant à deux entités d’échanger des informations sans partager de clé secrète au préalable. Cette avancée fondamentale dessine le contexte initial dans lequel la cryptographie va évoluer, et dont découlent les travaux ultérieurs sur la sécurité et la confiance distribuée. En 1979, le cryptographe Ralph Merkle invente les arbres de hachage (ou Merkle trees), un moyen astucieux de regrouper des données et de calculer un identifiant unique (un hash) pour l’ensemble. Cette innovation permettra plus tard de “mettre en arbre” les transactions dans chaque bloc de Bitcoin, optimisant ainsi la vérification des données sans alourdir la chaîne. Au même moment, la cryptographie s’émancipe : la découverte du chiffrement à clé publique (Diffie-Hellman en 1976, RSA en 1977) donne des idées à une nouvelle génération de libertaires technophiles.
David Chaum, pionnier de la cryptographie appliquée, entrevoit dès 1982 un système permettant à des participants de maintenir ensemble une base de données sûre sans autorité centrale. Dans sa thèse de doctorat, il propose un protocole de registre distribué tolérant la méfiance mutuelle — une première ébauche de blockchain avant l’heure. Ses recherches sur les monnaies numériques et l’anonymat (DigiCash) préfigurent directement l’arrivée du Bitcoin : l’idée qu’on puisse garantir l’intégrité de transactions ou documents numériques sans tiers de confiance s’enracine dès cette décennie. La réponse prend forme en 1991, lorsque deux chercheurs, Stuart Haber et W. Scott Stornetta, publient une solution concrète au problème du sceau digital du temps. Ils décrivent un système où chaque document numérique est horodaté en étant inclus dans une chaîne chronologique de valeurs de hachage, chaque “maillon” dépendant du précédent. En clair, ils enchaînent des blocs de données grâce à des fonctions cryptographiques, de sorte qu’une fois ajouté, un bloc ne peut plus être modifié sans invalider toute la chaîne. À l’époque, ce système n’est pas encore envisagé comme un registre distribué global, mais le concept essentiel est là : chaque bloc de données est irréversiblement lié au précédent via une empreinte cryptographique. Haber et Stornetta poussent même l’expérience jusqu’à fonder une startup, Surety, qui publiera chaque semaine dans le New York Times le hash du dernier bloc scellé, insérant littéralement leur chaîne de blocs dans les pages d’un journal papier.
Malgré ces avancées, dans les années 1990 le grand public n’a pas conscience qu’une “chaîne de blocs” puisse un jour bouleverser la finance. Mais dans certains cercles d’initiés, l’idée fait son chemin. Ces cercles, ce sont ceux des crypto-anarchistes et des cypherpunks, des activistes technophiles qui voient dans la cryptographie un outil d’émancipation. Dans les années 90, un groupe d’activistes s’organise autour de l’idée de la vie privée numérique : les cypherpunks. Parmi eux, des figures comme Tim May, Eric Hughes, Adam Back, et plus tard Hal Finney et Nick Szabo, explorent des moyens de construire des systèmes résistants à la censure et à la surveillance. Dès la fin des années 80, le Crypto Anarchist Manifesto de Timothy C. May prophétise l’émergence de réseaux où les transactions financières seront anonymes et hors de portée des gouvernements. En 1992, le terme cypherpunk est forgé (par l’activiste Jude Milhon) pour désigner ces férus de code engagés pour la vie privée. Sur leur liste de discussion électronique (notamment la mailing-list Cryptography, très active entre 1998 et 2008), on débat chiffrement, politique… et monnaie électronique. Car pour ces libertaires, créer une forme de cash numérique sans banque centrale est un Graal à atteindre.
Plusieurs tentatives voient le jour dans les années 90. Le cryptographe David Chaum, encore lui, lance DigiCash et sa monnaie électronique ecash : une innovation majeure, mais centralisée autour de sa société et d’une banque. D’autres imaginent des systèmes plus décentralisés : en 1998, Wei Dai propose le concept de b-money, un système de monnaie anonyme qui fonctionnerait via un registre distribué entre participants. La même année, l’ingénieur Nick Szabo décrit Bit Gold, une idée de réserve de valeur numérique créée par calcul informatique, qu’il compare à de l’or virtuel. Ces deux projets resteront à l’état de notes d’intention, faute de réalisation. Mais leurs noms mêmes — b-money et Bit Gold — révèlent un choix symbolique : le « bit », unité binaire informatique, y est associé à l’argent (money ou gold). Un clin d’œil qui dresse un pont entre le monde des bits et celui, bien réel, de la monnaie sonnante et trébuchante.
Halloween 2008 : la naissance de Bitcoin
C’est dans ce terreau technique et idéologique qu’arrive Satoshi Nakamoto. Sous ce pseudonyme mystérieux, une personne (ou un groupe) postait le 31 octobre 2008 sur la mailing-list des cryptographes un message intitulé “Bitcoin P2P e-cash paper”. « I’ve been working on a new electronic cash system that’s fully peer-to-peer, with no trusted third party » annonce Satoshi en attachant un lien vers un document PDF. Ce jour-là, Halloween 2008, les cypherpunks reçoivent en quelque sorte un bonbon inattendu : un livre blanc de huit pages intitulé « Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System ». Le texte décrit un système élégant combinant plusieurs idées semées les années précédentes : le réseau est décentralisé, les participants se reconnaissent par des clés cryptographiques, et surtout, il résout le problème délicat de la double dépense grâce à un mécanisme de preuve de travail (proof of work). Chaque transaction validée est groupée dans un bloc, lié au précédent par un hash, formant une « chaîne de preuve de travail » continue. Satoshi n’emploie pas encore le terme blockchain, mais il en énonce clairement le principe : « le réseau horodate les transactions en les hachant dans une chaîne continue à base de preuve de travail » , explique-t-il dans le résumé. Cette chaîne de blocs garantie par la puissance de calcul cumulée des nœuds sert de registre infalsifiable des échanges.
Pourquoi le nom « Bitcoin » ? (2008)
Contrairement à « blockchain », le nom « Bitcoin » a été intentionnellement choisi dès le départ par Satoshi Nakamoto. Dans la langue de Shakespeare, bit désigne le plus petit élément d’information binaire (0 ou 1) et coin signifie pièce de monnaie. En collant ces deux mots, Satoshi signale d’emblée la nature hybride de sa création : de l’argent fait de bits, une monnaie purement numérique. Le mot, court et percutant (deux syllabes), est facilement mémorisable et suffisamment universel pour être compréhensible dans plusieurs langues sans connotation négative particulière. Le choix du terme s’inscrit aussi dans la lignée de Bit Gold de Nick Szabo : il n’est donc pas surprenant que Bitcoin rende implicitement hommage à ces prédécesseurs tout en s’en distinguant : ici, plus question d’« or » numérique, mais d’une véritable monnaie d’échange universelle pour Internet.
Le contexte de l’époque éclaire aussi ce choix. En janvier 2009, lorsque Satoshi lance effectivement le réseau Bitcoin, la crise financière mondiale bat son plein. Les banques centrales impriment de la monnaie à tour de bras pour sauver le système bancaire en détresse. Face à cela, Bitcoin se présente comme une alternative radicale : un argent apolitique, dont l’émission est limitée mathématiquement (21 millions de bitcoins, pas un de plus), et qui ne dépend ni d’une banque ni d’un État. Satoshi ira jusqu’à graver un message explicite dans le tout premier bloc émis — le bloc génésis : « The Times 03/Jan/2009 Chancellor on brink of second bailout for banks ». Ce clin d’œil à la une du Times de Londres ancre Bitcoin dans son contexte : celui d’une défiance envers le système financier traditionnel, en accord avec l’idéologie crypto-anarchiste.
Les premières réactions au white paper Bitcoin sur la mailing-list cryptographique oscillent entre scepticisme et curiosité. Satoshi répond patiemment à chaque question technique. Quand un membre lui lance : « Vous ne résoudrez pas les problèmes politiques avec de la cryptographie », Satoshi rétorque : « Yes, but we can win a big battle in the arms race and gain new ground for freedom for a few years ». La couleur est annoncée : derrière l’innovation technique pointe un idéal de liberté, cher aux cypherpunks. En janvier 2009, Satoshi publie la première version du logiciel et mine (forge) les premiers bitcoins. Très vite, une petite communauté de passionnés se forme autour du projet.
Block chain : d’un terme technique à un mot-valise (2009–2013)
Durant les tout premiers temps, le mot blockchain n’existe pas encore dans le lexique des utilisateurs. On parle de la chaîne de blocs Bitcoin comme d’une composante interne du système, sans emphase particulière. Satoshi lui-même, dans ses rares communications publiques, n’emploie jamais le néologisme en un seul mot. « Le Bitcoin white paper ne contient pas le mot “blockchain” » rappelle le développeur Mike Hearn, l’un des premiers à avoir rejoint le projet. À l’écrit, Satoshi préfère évoquer la “proof-of-work chain” (chaîne de preuve de travail) ou simplement “the block chain” en deux mots. Ce n’est qu’au fil de discussions sur le forum Bitcoin Talk (fondé par Satoshi fin 2009) que la terminologie va commencer à évoluer.
Fait étonnant : même après la publication du white paper fin 2008, le terme « blockchain » n’est pas immédiatement employé. C’est la communauté elle-même qui va contracter naturellement « block chain » en « blockchain » dès les années suivantes, notamment sur Bitcoin Talk et dans les échanges entre développeurs. Parmi les premiers à adopter et populariser cette orthographe figurent Hal Finney, développeur pionnier ayant réalisé la première transaction Bitcoin, et d’autres membres actifs des forums cryptographiques dès 2010. Dans les archives, la première apparition du mot “blockchain” en un seul tenant remonterait à juillet 2010, lorsqu’un utilisateur se plaint de la lenteur pour télécharger l’historique complet des transactions. “The initial blockchain download is quite slow” écrit-il, employant pour la première fois ce néologisme. Le terme désigne alors simplement le fichier historique de Bitcoin, dont la taille commence à grandir avec l’adoption du réseau. Personne à l’époque n’imagine en faire un concept à part entière détaché de Bitcoin.
Entre 2010 et 2013, le mot block chain (souvent encore écrit en deux mots) reste l’apanage des initiés de Bitcoin. Il sert à expliquer le fonctionnement interne de la cryptomonnaie. Par exemple, on discute de la longueur de la chaîne, du risque de fork (fourche) quand deux blocs sont minés en même temps, etc. Mais en dehors du petit monde cypherpunk, ces considérations techniques passent largement inaperçues.
On souligne aussi, dans les discussions de cette époque, que le passage progressif à un mot unique s’explique par une volonté de simplification et de reconnaissance du concept en tant que technologie distincte. Au départ purement descriptive, l’expression “chain of blocks” évolue ainsi en un vocable devenu incontournable. Personne à l’époque n’imagine encore en faire un concept dissocié de Bitcoin.
Cela va changer à mesure que Bitcoin gagne en notoriété — pas toujours pour de bonnes raisons. En 2011, le projet attire l’attention par son utilisation sur le site illicite Silk Road (un « eBay de la drogue » sur le dark web). Puis en 2013, la crise chypriote et la flambée du cours du bitcoin mettent sous les projecteurs cette monnaie alternative. Bitcoin traîne alors une réputation sulfureuse : celle de la devise des criminels et des spéculateurs fous.
Cela va changer à mesure que Bitcoin gagne en notoriété.
La « blockchain » se libère de Bitcoin (2014–2016)
Autour de 2014, un glissement sémantique s’opère. Des entrepreneurs et financiers commencent à vanter non pas Bitcoin, mais la technologie sous-jacente — la fameuse blockchain — en la dissociant de son application originelle. L’objectif ? Tirer parti de l’innovation sans s’acoquiner avec l’image anarchiste de la cryptomonnaie. « Je pense que c’est arrivé quand les gens ont commencé à aller à Washington D.C. pour essayer de rendre Bitcoin respectable en dissociant la monnaie des algorithmes sous-jacents », analysera, plus tard et encore une fois, Mike Hearn.
Plutôt que de parler de Bitcoin (qui effraie les régulateurs), on met en avant la blockchain dans des secteurs comme la banque, la logistique ou même l’administration. C’est l’époque des “blockchains privées”, des expérimentations en labo par de grandes entreprises, et de l’explosion du nombre de conférences consacrées à ce nouveau mot magique. À partir de fin 2014 et début 2015, le terme « blockchain » commence à être utilisé indépendamment de Bitcoin dans les milieux financiers et technologiques. Des géants comme IBM ou Microsoft lancent alors des projets « blockchain » sans faire explicitement référence à la cryptomonnaie originelle.
En 2015, le phénomène atteint un point culminant : le terme blockchain devient un buzzword incontournable. Google Trends enregistre à cette période une forte hausse des recherches pour “blockchain”, parallèlement à l’intérêt pour “bitcoin”.
Petite anecdote lexicale : c’est aussi autour de cette période que l’usage en un seul mot s’impose définitivement. Au début, sur les forums, les participants disaient “block chain” (deux mots), puis, grâce à la campagne des médias qui ont commencé à parler du sujet, on a eu droit à “blockchain” en un seul mot adapté par tous les nouveaux arrivants. Cette fusion orthographique aurait notamment été encouragée par la nouvelle communauté sur le forum Bitcoin Talk, afin de mieux populariser le concept. La “blockchain” entrait ainsi dans le grand public, détachée de l’article défini (une blockchain, pas la blockchain unique de Bitcoin).
Petit fait marquant : en 2018, le Larousse et l’Oxford Dictionary ajoutent officiellement « blockchain » à leur lexique, scellant définitivement son entrée dans le langage courant.
Le mot s’emploie alors à toutes les sauces, souvent accompagné du terme bien trop générique “technologie”. Cette évolution n’est pas du goût de tout le monde. Les puristes du projet originel voient d’un œil critique la récupération du terme par le marketing. Pour eux, parler de la blockchain de façon abstraite n’a pas grand sens en soi : il vaudrait mieux garder l’expression descriptive d’origine pour ne pas mystifier la réalité par un slogan. Il faut dire qu’entre-temps, le mot a été un peu galvaudé : à l’apogée du battage médiatique, certains le présentent comme une solution miracle à tous les problèmes, alimentant une bulle d’attentes irréalistes. Dans le même temps, beaucoup de projets estampillés “blockchain” naissent et meurent aussitôt, faute de cas d’usage sérieux.
Héritage idéologique et évolutions sémantiques
La vision initiale de Satoshi Nakamoto pour Bitcoin (et sa « block chain ») était celle d’un système de paiement électronique pair-à-pair, décentralisé et sans intermédiaire. Cependant, l’évolution du vocabulaire autour de Bitcoin et de la blockchain reflète des tensions entre cette vision originelle et les utilisations actuelles. Par exemple, le terme « blockchain » est désormais souvent dissocié de Bitcoin pour désigner des applications technologiques centralisées par des entreprises ou des gouvernements, ce qui contraste avec l’idéal décentralisé initial.
Ironiquement, la popularisation du mot blockchain dans les médias a occulté en partie l’idéologie qui l’a vu naître. Blockchain est devenu synonyme d’innovation technologique pure, quand Bitcoin garde une connotation plus révolutionnaire. Pourtant, si l’on remonte à la source, les deux termes sont indissociables de leur contexte historique. Bitcoin, en tant que mot, incarne l’ambition d’une monnaie indépendante des États : il sonne comme un défi lancé à la monnaie traditionnelle, tout en restant accessible. Quant à blockchain, ce terme technique n’était au départ qu’une description imagée — une chaîne de blocs — mais il symbolise aujourd’hui la promesse d’une confiance distribuée.
L’histoire de ces mots montre une co-évolution profonde entre langage, technologie et idéaux. À l’origine, on trouve des chercheurs en cryptographie qui posent les briques conceptuelles essentielles (chaînages de hash, réseaux distribués). Il y a aussi des militants de la vie privée qui insufflent à ces technologies une dimension politique (monnaies hors de contrôle, anonymat). Quand Satoshi Nakamoto forge le mot Bitcoin, il synthétise ces influences : la rigueur du code et une portée subversive. C’est sans doute cette alliance qui a rendu le nom si puissant dans l’imaginaire collectif. De même, blockchain a pu devenir un terme universel car il évoque quelque chose de concret (des blocs enchaînés) tout en restant suffisamment vague pour s’appliquer à d’autres domaines.
Ces choix lexicaux rappellent à quel point le langage influence l’adoption d’une technologie. Un bon nom peut rendre un concept accessible, attirer l’attention et susciter un mouvement. Dans le cas de Bitcoin, Nakamoto a clairement opté pour un terme immédiatement compréhensible et mémorable, tandis que blockchain s’est imposé progressivement par l’usage communautaire, jusqu’à devenir un buzzword incontournable.
En retraçant leur chemin — des premiers hash enchaînés des années 90 aux débats passionnés des forums cypherpunk, du « bit » informatique à la « pièce » de monnaie virtuelle –, on mesure combien les termes blockchain et Bitcoin résultent d’une évolution à la fois linguistique, technique et culturelle. Leur histoire est riche en rebondissements, peuplée d’oubliés (les précurseurs universitaires), de pseudonymes (Satoshi l’anonyme) et de transformations sémantiques.
Hier néologismes de niche, ils font désormais partie du dictionnaire courant.
Aujourd’hui, plus d’une décennie après l’apparition de ces mots, un curieux renversement se produit. Bitcoin, longtemps regardé avec suspicion, a gagné ses lettres de noblesse dans la finance et la tech, tandis que « la blockchain » est désormais examinée avec un regard plus critique, débarrassée de son aura magique initiale. Les deux termes continuent pourtant d’évoluer : de nouvelles déclinaisons apparaissent (blockchain privée, Bitcoin au pluriel pour désigner l’écosystème des cryptomonnaies, etc.).
Et l’évolution lexicale se poursuit constamment avec l’émergence régulière de nouveaux termes au sein de l’écosystème crypto. Des néologismes tels que « DeFi » (Finance Décentralisée), décrivant les services financiers sans intermédiaires grâce aux blockchains ; « NFT » (Jetons Non Fongibles), désignant des actifs numériques uniques ; ou encore « Web3 », évoquant une nouvelle génération d’Internet décentralisé, témoignent de la vitalité de ce champ linguistique.
Mais connaître leur genèse permet de mieux comprendre ce qu’ils portent en eux. Bitcoin n’est pas simplement un mot exotique : c’est la continuation de Bit Gold, de b-money, le fruit d’une quête de plusieurs décennies pour une monnaie libre. Blockchain n’est pas non plus tombé du ciel en 2015 dans la bouche des consultants : il est l’héritier direct de trente ans de recherches sur la confiance numérique, depuis Haber et Stornetta jusqu’à Nakamoto. Si l’avenir de ces technologies reste incertain, l’empreinte laissée par ces mots, elle, est déjà gravée — indélébile, à l’image d’une transaction inscrite dans la blockchain — dans l’histoire de notre époque.
📚 Bibliographie
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- Back, A. (2002). Hashcash — A Denial of Service Counter-Measure. Consulté sur http://www.hashcash.org/papers/hashcash.pdf
- Articles des archives Wired, Forbes, The Economist (2014–2018).
- Google Trends (2015). Requêtes « blockchain » et « bitcoin ». Consulté sur https://trends.google.com
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La genèse des mots » blockchain » et » Bitcoin » : retour aux sources.
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